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La photographie a évolué de façon constante, et toujours dans la même direction. Les films sont devenus plus rapides, les objectifs plus lumineux et les obturateurs opèrent au 1/4000. Les images de notre monde qui daignent nous rester en mémoire sont des instants si rapides que mis bout à bout ils n'excèdent pas la durée de quelques minutes. La vague déferlante des images nous envahit sans nous laisser le temps de réellement les voir. Télévision, vidéo, journaux, magazines, réclames et posters apportent chaque jour une moisson hébétante que certains osent encore qualifier de "choc des images". Par réaction à cette tendance de la photographie, j'avais envie de trouver un moyen de partir sac sur le dos, de pouvoir photographier et envoyer à quelques amis des images très personnelles chargées d'émotion. Cette photographie je la souhaitais élémentaire et concentrée. Par concentrée, j'entends surtout que la concentration du photographe entre la prise de vue et le résultat final ne devait pas subir de relâche. Il fallait qu'un cycle complet de création d'une image photographique se passât dans un même lieu et sans discontinuité. La photo devait pouvoir s'imprégner du lieu et la confrontation du photographe avec son sujet durer plus longtemps qu' 1/125 de seconde. Le sténopé s'imposait donc, puisqu'il demandait des poses de plusieurs minutes.
Quand je me suis retrouvé sur mon rocher, seul avec mon sténopé, à deux bonnes heures de rames de la civilisation, je fus pris d'un immense bonheur. Je pensais à la fois aux pionniers, Charles Nègre et autres, qui bien avant moi ont connu ce plaisir de développer sur place. Oui, développer sur place, c'est cela qui importait. Le film Polaroid, seule concession au modernisme, me permit de le faire. Laver directement les négatifs à l'eau de mer est une expérience inoubliable.
Un petit stock de papier aquarelle enduit d'émulsion kallitype composait mon papier de tirage, tirage qui s'effectuait au châssis-presse au soleil de midi. La richesse des tons du kallitype (rehaussée parfois par des brillances métalliques dues à des excès d'argent), la souplesse du procédé, et le libre choix du support m'avaient définitivement persuadé.
Philippe Moroux |